Le vent tiède… Des voix qui résonnent un instant, rebondissent sur les murs encore chauds, et puis s’éteignent dans les ruelles sinueuses… Des hiboux petits-ducs qui s’appellent, de clocher à clocher, de platane à micocoulier… Un parfum d’acacia qui flotte, enivrant, comme un charme… Les cloches sonnent dix heures… La nuit peut s’asseoir… Il est temps…
Jamais je n’avais aussi profondément ressenti la paix… Les secondes passent calmement, sans urgence, comme le sang coule dans les veines… Je vais dormir…
Une semaine à Coursegoules… Nous logeons dans l’appartement le plus haut de l’immeuble le plus élevé de ce village pointu… Seul le clocher nous fait face… Au nord, la montagne du Cheiron, comme un tableau vert et blanc posé devant le ciel… Comme une bannière harmonieuse tirée d’est en ouest, pour fermer le passage… Comme un verrou sur un secret… Au sud, la montagne de Vence, son ubac boisé et ses circonvolutions… Aussi étrange dans son agencement que le Cheiron est accessible immédiatement à l’entendement…
Si je pars vers le sud, j’arriverai au col et dominerai l’adret : garrigues, rocailles, thym, romarin… Un cliché admirable… Un paysage où j’aime me noyer pour me rassurer en vérifiant, la main dans la plaie, la réalité des archétypes qui me sont chers…
Contraste ! Dans la vallée, en bas : un chancre de béton recouvre le sol jusqu’à la mer…
En Haut, la fluidité, la liberté, l’espace… Là-bas l’empilement, le coude à coude, la vue courte et le bruit… Comment est-ce possible ? On croirait une représentation symbolique du paradis et de l’enfer qu’aurait rêvée un graveur fou du moyen âge…
J’ai sillonné ce pays pendant une semaine, passant au détour des vallées des garrigues de Giono aux cités
d’Orwell… Quel trouble à chaque fois… On croirait franchir des portes temporelles… Je respire et j’étouffe, je respire et j’étouffe… Je suis allé de Menton à Fréjus, de l’embouchure du Var au col
de la Bonnette… Avec des haltes, choisies, dans des villages ou des lieux que j’aime… Que je connaissais déjà ou que je pressentais…
Villages, montagnes, végétation délirante de la côte, ruelles, eaux bleues…
Zones artisanales, échangeurs d’autoroute, aéroports, voitures…
J’ai eu du mal, en une semaine, à assimiler tous ces franchissements de sas, brutaux et incroyables…
Les matins, avec le jour qui se levait, j’étais sur le plateau de Calern… Seul pour quelques heures… C’est au nord de Gourdon, au-dessus de la plaine de Caussols… Je me plongeais avec ivresse dans cet univers minéral qui ne concède de place à la végétation qu’à condition qu’elle soit odorante… Mon pas faisait tinter les cailloux comme de la vieille vaisselle et craquer les herbes sèches… Ici, rien d’amorti ni de souple… Rien de rond… Je m’enivrais de mes propres sons… Et les fleurs… Un gazon japonais qu’aucun jardinier n’arriverait à reproduire dans sa subtilité évidente…
Et puis les oiseaux… Ceux que j’ai photographiés… Ceux que j’ai vus… Ceux que j’ai aperçus…
Au col de Vence, une heure passée avec une Fauvette Orphée qui avait son nid dans un buisson au milieu des garrigues… Elle chantait dans les arbustes, allait et venait, furtive dans son royaume minuscule…
Au col de l’Ecre, en descendant vers la plaine de Caussols, au pied du plateau de Calern, une Fauvette Babillarde… Probablement une des plus méridionales en France de son espèce…
Regardez son aire de répartition…
A la limite du Var et des Alpes-Maritimes, sous un pont d’autoroute, des Hirondelles Rousselines qui partageaient ce site de reproduction avec des Hirondelles de
Rochers, beaucoup plus nombreuses… On m’avait indiqué l’endroit… Photos difficiles : déjà imprévisibles, les trajectoires des oiseaux étaient compliquées encore par un vent assez
violent… Sentiment de frustration et obstination plutôt stérile pour un résultat médiocre…
Sur le plateau de Calern, nombreux Bruants Ortolans et Traquets Motteux… Presque inévitables… Les premiers dans les bosquets de résineux blottis au fond des
avens, les seconds sur chaque muret, sur chaque tas de pierres…
Toujours sur le plateau de Calern, une Caille des Blés… Chanteuse matinale… Repérée, approchée… Mais bien capricieuse… Elle se tenait invisible dans l’herbe et ne dressait la
tête que rarement, pour scruter les alentours… Une heure de patience… Un vrai jeu : où et quand allait-elle se montrer ? Me laisserait-elle le temps de la mise au point et du
déclenchement ?
A Saint-Jean-Cap-Ferrat, le soir, peu de monde… Restaurant… Devant le port… Juste avant, pendant une heure, j’ai admiré les nombreux Inséparables de Fischer qui peuplent les
jardins publics du bord de mer… Ils filaient comme des flèches, lançant des cris sonores de moineaux géants… Ils se posaient sur les palmiers, parfois en groupes d’une dizaine…
J’avais mal à la nuque à force de lever la tête… C’est le seul reproche qu’on puisse leur faire : ils se tiennent vraiment haut dans les arbres… Depuis quelques années ils se multiplient et
étendent leur territoire aux communes avoisinantes, après que quelques individus ont été remis en liberté… Originaires d’Afrique, ils se sont parfaitement adaptés au climat local et rien ne
semble devoir stopper leur expansion…
J’ai vu aussi des Vautours Fauves : cinq sur le plateau de Calern et un au col de Vence… Des Fauvettes Passerinettes et des Bruants Fous, quelques paires de
Craves à Bec Rouge à Calern, un Monticole Bleu sur la Grande Corniche au-dessus d'Eze…
Plusieurs fois, j’ai admiré les évolutions bruyantes de couples de Circaètes, leurs membres volant de manière parfaitement synchronisée, longuement, au-dessus des garrigues…
J’ai vu bien d’autres espèces encore… Et puis des mammifères : cerfs et chevreuils autour de Coursegoules, Marmottes à la Bonnette…
Et puis je suis rentré en Limousin…
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